Une microhistoire en entier.
À vous de deviner les quinze autres.
Le véhicule de secours rouge s'arrêta devant une vieille maison de pierre aux volets fatigués. La porte d'entrée était déjà grande ouverte. Quatre pompiers volontaires descendirent presque en même temps, saisirent les sacs de secours, la bouteille d'oxygène et le défibrillateur, puis traversèrent rapidement le petit jardin.
Une femme âgée les attendait dans le couloir. Elle avait un mouchoir serré dans le poing et le visage ruisselant de larmes. Elle tenta de leur parler, mais sa voix se brisa dès les premiers mots.
— Il est dans le salon… Il buvait son café… Il a fait un drôle de bruit et il est tombé…
Son mari était allongé sur le carrelage, entre la table basse et un vieux fauteuil en velours. Il portait encore ses chaussons. Une tasse renversée avait répandu une flaque sombre près de sa main droite. Son visage était gris, sa bouche entrouverte et sa poitrine parfaitement immobile.
D'une voix cassée, brisée par les sanglots, la vieille dame répéta :
— Faites quelque chose… je vous en supplie…
Trois pompiers se placèrent autour du corps, chacun à sa position, sans un mot échangé. Des gestes cent fois répétés à l'entraînement. Même volontaires, ils avaient suivi des formations lourdes, des heures de mannequins et de simulations. Ce jour-là, ce n'était plus un mannequin. C'était une vie entre leurs mains, et ils le savaient.
Le quatrième pompier resta auprès de l'épouse afin de l'éloigner légèrement et de recueillir les premières informations.
Le chef d'équipe vérifia rapidement la respiration et chercha un pouls au niveau du cou. Il ne sentit rien.
— Arrêt cardiaque. On commence.
Le premier équipier sortit le masque, le ballon de ventilation et le raccorda à la bouteille d'oxygène. Il régla le débit d'un geste sûr, bascula légèrement la tête du patient et vérifia que les voies respiratoires étaient libres.
Le deuxième s'agenouilla au-dessus du torse. Il posa une main au centre de la poitrine, plaça l'autre par-dessus, croisa les doigts et verrouilla ses coudes. Ses épaules se positionnèrent exactement à la verticale du sternum.
Il commença à comprimer.
Dans sa tête, il fit défiler Stayin' Alive. Pas pour la chanson elle-même, mais pour son rythme, cent à cent vingt compressions par minute, celui qu'on leur avait répété en formation jusqu'à ce qu'il devienne un automatisme.
Sous la pression de ses mains, la poitrine du vieil homme s'enfonçait profondément puis remontait. Ses épaules bougeaient, ses bras ballottaient légèrement sur le carrelage et sa tête suivait chaque mouvement. Pour quelqu'un qui n'avait jamais assisté à un massage cardiaque, la scène pouvait paraître brutale, presque violente. Mais un massage réellement efficace n'avait rien de délicat.
Trente compressions. L'équipier chargé de la ventilation appliqua fermement le masque sur le visage et pressa deux fois le ballon. La poitrine se souleva. Le massage reprit immédiatement.
Le chef découpa la chemise avec une paire de ciseaux, sécha rapidement la peau et posa les deux électrodes du défibrillateur. L'une sous la clavicule droite, l'autre sur le côté gauche du thorax. Il brancha le câble et alluma l'appareil.
La voix artificielle de la machine remplit le salon.
« Analyse en cours. Ne touchez pas le patient. »
Les mains quittèrent la poitrine. Durant quelques secondes, le corps redevint parfaitement immobile. Le chef observa l'écran tandis que les autres attendaient, prêts à reprendre.
« Choc recommandé. Charge en cours. »
Le gros bouton rouge commença à clignoter.
L'équipier chargé de la ventilation écarta le masque et orienta toute fuite d'oxygène loin du thorax. Le chef vérifia d'un regard que personne ne touchait le patient.
— Attention, je vais choquer. Écartez-vous !
Il leva une main pour signaler le danger, contrôla une dernière fois ses collègues, puis appuya sur le bouton rouge.
Le choc traversa le corps du vieil homme. Ses épaules quittèrent légèrement le sol, ses bras se raidirent et ses talons frappèrent le carrelage avant qu'il ne retombe, aussi inerte qu'auparavant.
Le massage reprit aussitôt.
Dans le couloir, la vieille dame s'était laissée glisser contre le mur. Le quatrième pompier la retint avant que sa tête ne heurte le sol et l'aida à s'asseoir. Elle respirait trop vite, les mains tremblantes, incapable de détacher ses yeux de la scène.
— Regardez-moi, madame. Essayez de respirer doucement.
Il prit son pouls, deux doigts posés sur son poignet, le regard fixé sur sa montre. Elle l'entendait à peine. À quelques mètres d'elle, les compressions continuaient avec leur rythme régulier et impitoyable.
— Il va revenir ? demanda-t-elle.
Le pompier ne lui répondit pas immédiatement. Il aurait voulu lui dire oui. Il aurait voulu lui promettre que son mari allait ouvrir les yeux, râler contre les dégâts sur sa chemise et demander pourquoi autant de monde se trouvait dans son salon. Mais il savait qu'une promesse mensongère pouvait devenir une cruauté.
— Mes collègues font tout ce qui est possible.
La femme ferma les yeux et serra son mouchoir.
Dans le salon, les cycles se succédèrent. Trente compressions, deux insufflations, nouvelle analyse. Le défibrillateur recommanda un deuxième choc, puis un troisième. À chaque fois, le masque et l'arrivée d'oxygène étaient écartés, les mains retirées et le corps traversé par une secousse brève avant que le massage ne reprenne.
Les pompiers changeaient régulièrement de position. Celui qui massait finissait toujours par sentir ses épaules brûler, ses avant-bras se durcir et sa respiration devenir plus lourde. Un autre prenait alors sa place sans perdre plus de quelques secondes. Le rythme devait rester constant. La fatigue, la sueur et la douleur n'avaient aucune importance tant que le cœur pouvait encore repartir.
Le chef transmettait les informations au médecin régulateur du SAMU : l'âge approximatif, l'heure présumée de l'arrêt, l'absence de respiration, les chocs délivrés et l'évolution du rythme cardiaque. Il répondait aux questions d'une voix calme, même lorsqu'il connaissait déjà la gravité de la situation.
Les minutes passaient.
La lumière grise de la matinée entrait par les rideaux. La tasse de café renversée refroidissait près du fauteuil. Une horloge ancienne continuait de battre au-dessus de la cheminée, parfaitement indifférente à tout ce qui se déroulait sous elle.
Sur le tapis, près du grand fauteuil, se trouvait un petit camion de pompiers en plastique. Aucun des secouristes n'y prêta attention.
Le vieil homme avait préparé le café quelques minutes plus tôt. Sa femme lui avait demandé de ne pas trop remplir les tasses parce qu'il en renversait toujours. Il lui avait répondu qu'après cinquante-huit ans de mariage, elle pouvait peut-être enfin lui faire confiance.
Ce furent les derniers mots qu'il lui adressa.
Le quatrième choc ne donna rien. Le cinquième non plus.
Le rythme affiché sur l'écran se dégradait. Les signes qui avaient laissé espérer une récupération disparaissaient les uns après les autres. Les pompiers continuaient malgré tout, appliquant exactement ce qu'ils avaient appris, sans accélérer sous l'effet du stress ni ralentir sous celui de la fatigue.
Au bout d'un long moment, le médecin régulateur demanda une dernière série de vérifications. Le chef annonça les résultats. Il y eut un silence à l'autre bout de la radio, puis la décision fut donnée.
Le chef ne répondit d'abord que par un simple :
— Reçu.
Il resta accroupi près du défibrillateur. Il regarda l'écran, puis le visage de l'homme. L'équipier continuait à masser, les bras tendus, le front couvert de sueur. Chacun avait compris au ton de la conversation, mais personne ne voulait être le premier à s'arrêter.
Le salon sembla soudain devenir plus froid.
On n'entendait plus aucun ordre inutile. Seulement le souffle de l'oxygène, les compressions régulières, le froissement des vêtements et le tic-tac de l'horloge. Dans le couloir, la vieille dame ne pleurait même plus. Elle observait les mouvements des pompiers avec un regard vide, comme si elle savait déjà.
Le chef retira lentement ses gants, puis posa une main sur celles de l'équipier qui comprimait encore la poitrine.
Les mouvements cessèrent.
Le silence qui suivit fut plus impressionnant que tout le bruit qui l'avait précédé.
Le corps du vieil homme resta immobile sur le carrelage, la chemise découpée, les électrodes toujours collées sur la poitrine. L'équipier recula légèrement et s'assit sur ses talons. Un autre baissa les yeux. Personne ne rangea immédiatement le matériel. Après tant de gestes, l'immobilité paraissait presque anormale.
Le chef prit une inspiration et prononça enfin les mots que tous redoutaient.
— C'est terminé. On ne peut plus rien faire.
Dans le couloir, la vieille dame poussa un son étrange, à mi-chemin entre un cri et un souffle. Elle tenta de se relever, mais ses jambes se dérobèrent. Le pompier qui se tenait près d'elle la rattrapa aussitôt. Un second équipier se précipita pour l'aider à l'allonger doucement et vérifier qu'elle respirait.
Tous les pompiers vinrent en assistance à la femme, dans le couloir.
Personne ne vit le petit garçon sortir de derrière le grand fauteuil.
Il avait trois ans. Sa grand-mère le gardait pour la matinée pendant que sa mère travaillait. Lorsque son grand-père s'était effondré, il avait eu peur des cris et s'était caché avec son camion en plastique entre le fauteuil et le mur. Il était resté là pendant toute l'intervention, silencieux, observant les bottes, les uniformes et les appareils depuis son abri.
Il ne comprenait pas ce qu'était la mort. Il ne savait pas pourquoi sa grand-mère pleurait ni pourquoi les hommes en rouge avaient appuyé aussi fort sur la poitrine de son grand-père.
En revanche, il avait parfaitement remarqué le bouton.
Un gros bouton rouge, brillant, qui s'allumait avant que son grand-père ne fasse des grands bonds.
Le garçon s'approcha du défibrillateur à quatre pattes. Les électrodes étaient toujours en place. Le cœur ne montrait plus aucun signal — un tracé plat, immobile. L'homme était mort. Mais l'appareil, lui, poursuivait son cycle automatique, comme il le fait toujours après un arrêt : analyse, recommandation, charge. Les pompiers connaissaient bien ce fonctionnement. C'était normal. Alors personne n'y prêtait plus attention.
La machine lança une nouvelle analyse.
« Ne touchez pas le patient. Analyse en cours. »
« Choc recommandé. Charge en cours. »
Le bouton rouge se mit à clignoter.
Le petit garçon posa son index dessus.
Le doigt s'enfonça.
Le choc partit.
Le grand-père sauta presque entièrement du sol. Ses épaules se soulevèrent, ses deux bras partirent brusquement dans les airs et ses jambes se raidirent avant de retomber de chaque côté. Sa grosse moustache grise frémit sous la secousse. Pendant une fraction de seconde, le corps sembla exécuter un pas de danse désarticulé, comme une marionnette tirée violemment par des fils invisibles.
Un long rot remonta de sa gorge.
— Roooooooot !
Le bruit résonna dans tout le salon.
Puis, presque aussitôt, un pet sonore éclata contre le carrelage.
C'est seulement à cet instant que les pompiers, occupés auprès de la vieille dame dans le couloir, se demandèrent ce qui se passait.
Ils tournèrent la tête vers le salon et virent, depuis le couloir, le petit garçon accroupi devant l'appareil, un immense sourire aux lèvres.
Il s'apprêtait déjà à appuyer une seconde fois.
Le chef bondit dans sa direction, mais il se trouvait trop loin.
Le doigt s'enfonça de nouveau.
Le second choc fut délivré.
Le grand-père sauta une nouvelle fois dans les airs, comme en pleine danse, bras et jambes agités dans tous les sens, suivi cette fois de gros pets sonores et répétés.
C'est à cet instant que les deux pompiers du couloir, incrédules, se retinrent de rire, les yeux écarquillés. L'un d'eux plaqua précipitamment une main devant sa bouche pour ne pas éclater de rire.
Ce n'était pas le moment de rire.
C'était probablement le pire moment imaginable pour rire.
Mais le bruit, la moustache qui avait frémi et les jambes du mort parties dans les airs formaient une scène tellement absurde que le cerveau refusait de la traiter correctement.
Le petit garçon, lui, n'éprouvait aucun malaise.
Il regardait son grand-père avec un sourire immense, les yeux brillants d'émerveillement. Pour lui, papi venait de bondir dans les airs, de danser avec les bras et de faire deux bruits particulièrement réussis. Il venait de découvrir un jeu extraordinaire.
Il frappa joyeusement dans ses mains.
— Encore ! Encore ! Papi danse !
Il tendit de nouveau son doigt vers le bouton.
Le chef attrapa l'enfant sous les bras et le souleva juste avant qu'il ne puisse appuyer une seconde fois. Il le posa à l'autre bout de la pièce, puis saisit le défibrillateur et le plaça sur le buffet, hors de portée.
— Non. Certainement pas encore.
Le garçon protesta, les bras tendus vers l'appareil.
— Bouton rouge ! Encore papi !
L'un des pompiers dut détourner le visage. Ses épaules tremblaient. Il fit semblant de tousser, mais personne ne fut dupe. Son collègue le regarda avec un mélange d'horreur et d'envie de rire, puis baissa rapidement les yeux vers le sol.
Le chef retourna auprès du vieil homme et vérifia son pouls. Rien n'avait changé. Le cœur n'était pas reparti. Le dernier choc n'avait sauvé personne. Il avait seulement fait bondir un mort, libéré l'air contenu dans son estomac et offert à son petit-fils le spectacle le plus drôle de sa jeune existence.
Dans le couloir, la vieille dame reprenait lentement ses esprits. Elle n'avait pas vu la scène. Le pompier assis près d'elle lui tenait la main et lui parlait doucement, tandis que ses collègues commençaient enfin à ranger le matériel.
Le petit garçon récupéra son camion de pompiers. Il le fit rouler sur le tapis en imitant la sirène, puis leva régulièrement la tête vers le buffet où se trouvait le défibrillateur.
Il souriait encore.
Plus tard, les pompiers parleraient surtout de l'homme qu'ils n'avaient pas réussi à sauver. Ils repasseraient l'intervention dans leur tête, vérifieraient les horaires, les gestes, les chocs et les décisions. Comme toujours après un échec, chacun se demanderait silencieusement s'il aurait pu faire quelque chose de plus, même lorsqu'il savait que tout avait été correctement exécuté.
Mais ils reparleraient aussi du petit garçon.
Ils se souviendraient de son visage émerveillé, du grand-père qui s'était dressé comme une marionnette électrique, de sa moustache tremblante, du rot gigantesque et de ce pet parfaitement déplacé dans le silence d'une maison en deuil.
La journée avait été tragique.
L'homme était mort. Sa femme venait de perdre celui avec qui elle avait vécu pendant près de soixante ans. Quatre pompiers volontaires avaient donné toute leur énergie, toute leur formation et tout leur sérieux sans parvenir à le ramener.
Pourtant, quelque part au milieu de cette scène glaciale, un enfant de trois ans avait vu son grand-père danser une dernière fois.
Et il avait trouvé cela merveilleux.